Sécurité alimentaire en Afrique : l’Algérie donne des leçons qu’elle est bien incapable de s’appliquer à elle-même

Sur le papier, tout semblait parfait. Un pays sûr de lui, affichant des ambitions continentales et un discours maîtrisé sur la souveraineté alimentaire. Mais derrière les déclarations éclatantes, un autre décor se dessine. Il raconte des files d’attente, des importations massives et une dépendance persistante qui contredit chaque mot prononcé à Nouakchott. Le contraste intrigue, et surtout, il interroge.

Pourquoi un pays qui se dit modèle pour l’Afrique peine-t-il autant à nourrir son propre marché? C’est ce paradoxe qui mérite d’être exploré de près.

Un discours séduisant, mais en décalage avec la réalité

Lors de la 34e Conférence régionale de la FAO organisée le 17 avril à Nouakchott, l’Algérie a déployé un discours rodé. Le ministre de l’Agriculture a mis en avant la souveraineté alimentaire, la coopération Sud-Sud, la résilience climatique et l’innovation agricole. Il a décrit son pays comme une « boussole continentale » capable d’accompagner ses partenaires africains. Ces thèmes, familiers et efficaces diplomatiquement, ont donné l’image d’un État aux acquis solides.

Pourtant, ce narratif s’effrite au contact des données. La FAO écrit, dans son brief du 29 janvier 2026, que l’Algérie demeure « structurellement dépendante des importations alimentaires ». Les céréales, le lait en poudre et les huiles végétales constituent les principales vulnérabilités. En 2025, plus de 70% du blé consommé était importé. Les besoins pour la campagne 2025-2026 atteignent 14,6 millions de tonnes de céréales, soit 8% au-dessus de la moyenne quinquennale. Le maïs, destiné notamment à l’alimentation animale, devrait être importé à hauteur de 5 millions de tonnes, un volume 16% supérieur à la moyenne.

Ce décalage entre ambition affichée et dépendance structurelle place le pays dans une contradiction visible. Et il amène une question simple: pourquoi revendiquer un rôle de guide quand on peine encore à stabiliser ses propres approvisionnements?

À lire :  Atelier cuisine solidaire à Grand-Champ : des habitants luttent contre le gaspillage alimentaire

La réponse nécessite de regarder comment les tensions internes fragilisent ce discours diplomatique.

Une dépendance alimentaire qui structure l’économie algérienne

Depuis plusieurs années, les institutions internationales mettent en évidence cette fragilité. La Banque mondiale, dans sa communication du 4 décembre 2025, souligne l’augmentation des importations couplée au recul des exportations d’hydrocarbures. Ce déséquilibre « a exercé une pression sur les comptes extérieurs », souligne le rapport. Dans les faits, cela signifie que l’Algérie continue de financer par la rente pétrolière ce que son économie agricole ne produit pas.

Cette dépendance ne touche pas seulement les céréales. Elle affecte aussi les produits jugés essentiels à la stabilité sociale: l’huile, le lait, la semoule, les pâtes, le sucre et même le sel. Entre 2021 et 2026, les épisodes de tension se sont multipliés. Files d’attente pour l’huile de table, pénuries intermittentes, rationnements et marchés noirs se sont succédé.

Le cas du lait subventionné est particulièrement révélateur. Malgré des investissements, l’Algérie « n’a pas réussi à développer une filière laitière durable », selon la Banque mondiale. En septembre 2025, les importations de poudre de lait ont repris après un gel des licences, provoquant une détérioration de la disponibilité dans plusieurs régions, comme l’a rapporté APAnews. Cette situation a alimenté le marché noir et renvoyé des milliers de familles vers les files d’attente.

Ces tensions traduisent plus qu’un accident ponctuel. Elles décrivent un système sous perfusion où la moindre perturbation internationale provoque des fragilités internes. Ce constat ouvre une nouvelle interrogation: comment cette instabilité impacte-t-elle la vie quotidienne et la nutrition des populations?

Des indicateurs nutritionnels qui contredisent l’autosatisfaction

La sécurité alimentaire ne se mesure pas seulement à la disponibilité. Elle inclut la qualité nutritionnelle, un domaine où l’Algérie accuse des retards notables. Le Global Nutrition Report signale qu’en 2025, 33,3% des femmes en âge de procréer souffraient d’anémie. Ce niveau, qui n’a enregistré aucun progrès, affecte la capacité d’allaitement, poussant encore davantage de familles à dépendre du lait en poudre.

À lire :  Scandales alimentaires : les experts réclament une évaluation sanitaire préventive en amont

Le rapport SOFI 2025, produit par la FAO, le FIDA, l’OMS, le PAM et l’UNICEF, révèle que 10% des enfants ont vu leur accès à une alimentation saine se détériorer. La malnutrition infantile est en hausse. Là encore, cette réalité contraste fortement avec l’image présentée à l’international.

Ces indicateurs montrent que la sécurité alimentaire ne se résume pas à des annonces ou à des plans nationaux. Elle implique une amélioration visible dans les foyers, ce qui n’est pas encore le cas. Et un autre élément central aggrave ces tensions: la disponibilité en eau.

Une crise hydrique qui menace la production agricole

L’eau constitue la base de toute stratégie agricole durable. Et sur ce point, l’Algérie se trouve dans une situation critique. Selon l’expert Mustapha Kamel Mihoubi, cité par TSA Algérie en décembre 2025, le pays ne dispose que de 287 m³ d’eau par habitant et par an. Ce chiffre place l’Algérie en « pénurie absolue », très en dessous du seuil de rareté fixé à 1.000 m³.

Cette donnée bouleverse les ambitions annoncées. L’agriculture saharienne, les pivots d’irrigation et les projets productivistes reposent sur une ressource limitée et de plus en plus chère. En réalité, le pays doit consacrer une part importante de sa politique agricole à préserver et gérer cette ressource, avant même de pouvoir envisager une expansion durable.

Un pays confronté à une telle pression hydrique ne peut piloter la sécurité alimentaire continentale sans avoir consolidé sa propre base écologique. C’est ce point que les think tanks africains rappellent régulièrement: l’influence ne peut venir que de nations ayant réussi leur transition agricole interne.

Reste à comprendre comment ces difficultés internes influencent la crédibilité internationale du pays.

Une crédibilité africaine affaiblie par les contradictions internes

La scène de Nouakchott a mis en lumière un contraste saisissant. D’un côté, un discours maîtrisé évoquant la solidarité africaine et la transformation des systèmes alimentaires. De l’autre, des réalités économiques et sociales qui contredisent cette posture.

Le quotidien des Algériens illustre un système en tension permanente. En 2025, le prix du mouton avait atteint 200.000 dinars, soit dix fois le salaire minimum, un record continental. La pomme de terre, produit politiquement sensible, a connu des hausses brutales nécessitant le déstockage d’urgence des réserves publiques. Le sel a même été rationné avant le Ramadan, avec achat limité par foyer, une scène inhabituelle pour un pays importateur net mais doté de ressources financières.

À lire :  Cadmium : l'Anses recommande de réduire les seuils dans les fertilisants et les aliments

Les mesures d’« inondation du marché », annoncées par les autorités pour lutter contre la spéculation, illustrent cette inquiétude permanente. Un État confiant ne promet pas d’inonder ses marchés de produits essentiels. Il observe simplement que ses chaînes d’approvisionnement fonctionnent. Les annonces répétées, entre 2021 et 2026, montrent au contraire une économie qui cherche en permanence à éviter l’embrasement social.

Ces tensions récurrentes affaiblissent la crédibilité du pays lorsqu’il se présente comme un modèle continental. Pour influer sur la sécurité alimentaire africaine, un pays doit démontrer une stabilité interne et une capacité éprouvée à nourrir durablement sa population. Or, les faits disponibles racontent une autre histoire.

Comprendre ce que révèle l’écart entre discours et réalité

L’ensemble des données issues de la FAO, de la Banque mondiale, d’agences de presse internationales et des médias locaux convergent. L’Algérie cumule:

  • des importations alimentaires au-dessus de la moyenne,
  • une dépendance profonde au lait en poudre et aux huiles végétales,
  • des plans d’urgence récurrents,
  • une pression sur les prix alimentaires,
  • une crise hydrique sévère,
  • et une détérioration des indicateurs nutritionnels.

Ces contraintes n’empêchent pas l’amélioration future, mais elles doivent être reconnues avant de prétendre inspirer le continent. Les pays qui transforment réellement l’agriculture africaine sont ceux qui affichent des trajectoires solides chez eux, une stabilité des marchés et une cohérence entre discours et réalité.

Derrière les déclarations de Nouakchott, une évidence demeure: la sécurité alimentaire ne se construit ni par slogans ni par posture. Elle se bâtit d’abord dans les champs, dans les systèmes d’irrigation, dans la résilience hydrique, dans la réduction de la dépendance extérieure et dans la progression de la nutrition des enfants.

Un pays ne peut guider les autres qu’après avoir consolidé sa propre souveraineté nourricière. C’est ce chemin-là, avant tout, que l’Algérie devra conforter pour que sa parole trouve un véritable écho sur la scène africaine.

5/5 - (11 votes)
Léa Merlat
Léa Merlat

Léa Merlat est rédactrice culinaire installée en Vendée depuis 2014. Après plusieurs années passées aux côtés de producteurs locaux et de mareyeurs du littoral atlantique, elle se consacre à la cuisine de saison avec des produits accessibles. Formée à la conserverie artisanale et passionnée par les recettes du terroir vendéen, elle teste chaque recette au moins deux fois avant de la publier. Elle écrit aussi sur le jardinage potager, les astuces maison et l'alimentation au quotidien. Son objectif : proposer des contenus pratiques et fiables, pour que chacun puisse cuisiner simplement avec ce qu'il a sous la main.