Certains livres de cuisine surprennent par une recette, d’autres par une technique. La collection « Menu Menu », elle, attire parce qu’elle promet quelque chose de plus rare : entrer dans la cuisine intérieure de celles et ceux qui façonnent notre rapport au goût, à la terre et aux gestes. En quelques pages illustrées, ces ouvrages dévoilent un territoire sensible que peu explorent. Et cette promesse suffit à créer l’envie de poursuivre la lecture.
Pourquoi cette collection interroge autant aujourd’hui
La cuisine occupe une place centrale dans nos vies. Elle reflète nos habitudes, nos valeurs, nos héritages et même nos contradictions. Pourtant, le discours autour de la gastronomie reste souvent réduit à des techniques ou des recettes. La collection « Menu Menu », lancée en mai par les éditions de La Martinière, s’éloigne volontairement de ce schéma pour analyser ce que la cuisine dit de nous.
Agathe Masson, éditrice, explique que la maison publie depuis longtemps des livres de cuisine, de gastronomie et de pâtisserie, mais rarement sous forme de collection. Cette fois, l’ambition est différente : créer des ouvrages sur mesure, en dialogue direct avec les auteurs. Chaque volume repose sur une thématique forte comme l’artisanat, la transmission ou le mélange des cultures, et prend la forme d’entretiens structurés comme de courts essais.
Ces livres d’une trentaine de pages ne cherchent pas seulement à documenter un métier. Ils interrogent aussi l’environnement, la place du temps dans les savoir-faire, les identités individuelles et collectives ou encore l’évolution des pratiques culinaires. À 7,90 euros, ils visent l’accessibilité. Illustrés par des artistes choisis en lien avec les auteurs, ils invitent à entrer dans l’univers singulier de chaque personnalité. À la fin, une poignée de recettes fétiches prolonge les échanges. Mais pour comprendre l’essence de cette collection, encore faut-il en découvrir les figures qui l’incarnent.
Et c’est justement dans ces parcours que se dévoile la véritable ambition éditoriale.
Les personnalités qui donnent vie à « Menu Menu »
Trois livres inaugurent la collection. Trois voix différentes, trois approches du métier culinaire et, au-delà, trois manières de raconter le monde à travers l’assiette.
Dans « Artisan. La sagesse d’un pâtissier », Christophe Felder retrace son parcours depuis son village alsacien jusqu’à l’hôtel de Crillon, avant un retour assumé à Mutzig. Ce chef pâtissier renommé, fils de boulangers-pâtissiers, revendique son statut d’artisan et l’intelligence des mains. Pour lui, le temps long, les gestes répétés et la pratique quotidienne sont les véritables moteurs de la création. Il défend un éloge simple mais puissant du savoir-faire. L’entretien est ponctué de huit recettes, dont une Panna Cotta à la pistache illustrée par Benjamin Heuzé.
« Transmettre. La cuisine en héritage » réunit trois voix : celles de Régis, Jacques et Paul Marcon. Le père et les deux fils questionnent la transmission d’un savoir-faire, mais aussi d’un territoire et d’une identité culinaire enracinée dans leur village. Ils évoquent l’écriture de livres, la création d’une école du goût ou la gestion de la cantine scolaire. Leur réflexion aborde la manière de partager, de donner du sens, et de construire une continuité générationnelle. Le livre comprend six recettes, dont une « Salade La nature en fête », accompagnée des illustrations colorées de Marie-Paule Jaulme.
Enfin, « Contraste. Cuisine d’ici et d’ailleurs » suit Jules Niang, jeune chef franco-africain né d’une mère sénégalaise et d’un père mauritanien. Il raconte son enfance en Mauritanie, son arrivée en France et surtout sa cuisine, qui refuse les étiquettes. Il ne se reconnaît ni dans le terme « cuisine africaine » ni dans celui de « fusion ». Ce qui l’intéresse, c’est l’éloge de la diversité et la rencontre entre les sensibilités. Ses propos sont mis en scène avec les illustrations aux tons jaune, vert sapin et blanc de Maude Cucinotta. Parmi les recettes proposées, les poires pochées au Bissap attirent immédiatement l’œil.
Ces trois regards montrent que la cuisine est un langage. Mais comment ces ouvrages s’utilisent-ils concrètement ? C’est ce qui vous aidera à plonger dans leur format si particulier.
Comment se présente chaque livre et comment les lire
Les ouvrages de la collection « Menu Menu » suivent tous une structure stable qui les rend faciles à parcourir et adaptés à une lecture mobile. Leur dimension – environ trente pages – leur permet de rester denses, tout en restant accessibles.
Voici ce que vous trouverez dans chaque volume :
- un entretien approfondi, construit autour d’une thématique précise ;
- des illustrations originales réalisées par un artiste choisi en accord avec l’auteur ;
- une série de recettes emblématiques liées à la personnalité interrogée ;
- un format compact, clair et visuellement cohérent.
Pour profiter pleinement de ces ouvrages, vous pouvez les aborder de deux manières. La première consiste à lire l’entretien d’une traite, comme un essai court qui dévoile une philosophie culinaire ou un parcours. La seconde consiste à naviguer entre les illustrations, les propos et les recettes pour immerger progressivement dans l’univers de l’auteur.
Les recettes, bien que peu nombreuses, ont été choisies pour être révélatrices d’un geste, d’une mémoire ou d’une identité. La Panna Cotta à la pistache de Christophe Felder, par exemple, est un clin d’œil à son goût pour les textures délicates. La « Salade La nature en fête » des Marcon met en avant la cuisine végétale de leur terroir. Les poires pochées au Bissap de Jules Niang rappellent le lien entre Lyon et l’Afrique de l’Ouest dans son parcours.
Mais pour aller plus loin, il est intéressant de comprendre ce que ces approches racontent de la cuisine contemporaine.
Ce que ces livres révèlent des métiers et des cultures culinaires
La force de cette collection réside dans la diversité de ses angles. L’artisanat, la transmission et le contraste culturel sont trois thèmes fondateurs de la gastronomie actuelle. Ils renvoient à des enjeux plus larges : durabilité, mémoire, innovation ou mouvement des populations.
Le livre consacré à Christophe Felder éclaire le rôle déterminant de l’artisanat. Le travail manuel, souvent invisible, se révèle complexe, exigeant, nourri par le temps et la pratique. Cette vision s’inscrit dans le renouveau des métiers d’art et dans la valorisation des savoir-faire locaux.
Le récit de la famille Marcon illustre l’importance de la transmission. Leur engagement dans une école du goût ou dans la cantine scolaire montre que la cuisine est aussi un acte social et éducatif. Le fait qu’ils travaillent à trois niveaux – livres, restaurant, territoire – témoigne d’une vision holistique du métier.
Enfin, l’entretien avec Jules Niang rappelle que la cuisine est devenue un espace de dialogue interculturel. La notion de « contraste » qu’il revendique s’oppose à toute idée de cuisine uniformisée. Elle reflète une génération pour qui l’identité culinaire est multiple, mouvante, et nourrie par les migrations.
Ces trois regards permettent de comprendre la richesse des territoires gastronomiques. Mais quelques pièges restent fréquents lorsqu’on aborde ce type de livres.
Ce qu’il faut éviter pour bien saisir l’esprit de la collection
Le premier écueil serait d’aborder ces ouvrages comme de simples livres de recettes. Ils en comportent, mais ce n’est pas leur essence. Le cœur de « Menu Menu » réside dans les voix qu’elle porte.
L’autre erreur serait de croire que l’accessibilité de ces livres les rend superficiels. Leur format court nécessite au contraire une grande intensité de propos. Chaque phrase est choisie pour ouvrir une réflexion.
Enfin, il serait trompeur d’attendre une vision unifiée de la cuisine. La collection assume la pluralité. Il n’y a pas une définition unique du métier, mais une mosaïque de regards complémentaires. Cette diversité est précisément ce qui crée leur profondeur.
Ces livres invitent à lire, mais surtout à regarder et à écouter autrement.
Les témoignages rassemblés dans « Menu Menu » rappellent que la cuisine dépasse largement l’assiette. Elle raconte un lieu, un geste, une mémoire ou une rencontre. Explorer cette collection, c’est renouer avec ce que l’alimentation dit de chacun de nous. Et parfois, cela suffit à changer notre manière d’entrer en cuisine.



